Les textiles font partie intégrante de notre quotidien et sont omniprésents. Mais à y regarder de plus près, ils révèlent un champ de tensions complexe. Cette exposition fait des tissus des messagers et met en lumière à quel point les tissus, les vêtements et les étoffes sont étroitement liés aux processus sociaux, écologiques et historiques.
Comme pour de nombreux produits de consommation, la division mondiale du travail masque, dans l’industrie de la mode et du textile, les conditions de production abusives qui nuisent à l’homme et à la nature. Les consommateurs occidentaux qui achètent des vêtements dans les magasins des grandes chaînes de mode ont à peine conscience du lien avec les conditions de travail mal rémunérées et souvent dangereuses qui règnent dans les centres textiles d’Asie du Sud-Est, de Turquie et d’Afrique du Nord. De même, les souvenirs de l’immense prolétariat industriel, autrefois créé en Europe par les inventions révolutionnaires de l’industrie textile, ainsi que des processus de transformation et des luttes sociales qui l’ont accompagné, s’estompent. Il convient de rappeler sans cesse les liens étroits avec l’expansion coloniale et la traite transatlantique des esclaves. De même, avec les produits finis des chaînes commerciales mondiales, les connaissances et les compétences relatives aux différentes étapes de la filature et du tissage, de la teinture et de l’impression, de la couture, du tricotage et de la broderie tombent de plus en plus dans l’oubli. Cela concerne aussi bien les métiers artisanaux vieux de plusieurs centaines de milliers d’années que l’histoire des innovations textiles de l’époque moderne, ou encore la simple réparation.
Qu'il s'agisse d'un tapis ou d'une chemise, l'utilité et la fonction symbolique sont étroitement liées dans le domaine du textile. Des séries de broderies complexes et des tapisseries racontent des mythes de la création, des histoires de saints et d'ancêtres, et font partie intégrante des cérémonies religieuses. Qu'il s'agisse de la « trame » d'un roman ou du « fil rouge », les métaphores textiles marquent l'art du récit, tout comme les mots « texte » et « textile » partagent une racine commune dérivée du latin « texere », qui signifie tisser. Ceux qui savent donc « lire » les textiles peuvent en déchiffrer les messages cachés. Dans le roman de Charles Dickens « Un conte de deux villes » (1859), le tricot, apparemment anodin, sert de registre secret pour suivre le déroulement de la Révolution française. Dans l’ouvrage des tricoteuses sont consignés les noms de leurs ennemis, qui perdront la tête sous la guillotine.
C'est également au début de la révolution qui a conduit au capitalisme industriel moderne que l'on trouve certaines inventions techniques dont les effets se font encore sentir aujourd'hui. Le métier à tisser Jacquard, par exemple, permettait de contrôler les fils de chaîne à l’aide de cartes perforées préprogrammées, et donc de produire rapidement des motifs de tissage complexes. C’est pourquoi il est même considéré comme un précurseur de l’informatique. En raison de ses possibilités infinies, cette invention continue aujourd’hui encore d’inspirer les artistes. Elle permet d’envisager de nouvelles connexions entre les tissus, la mode et les mondes virtuels.
Les textiles accompagnant l’histoire de l’humanité, cette exposition retrace l’artisanat ancestral, l’histoire de l’industrialisation jusqu’à la numérisation. Les œuvres textiles recèlent pourtant un potentiel critique qui leur est propre : bien que l’art moderne et l’abstraction aient puisé de nombreuses inspirations dans l’art textile – y compris dans des traditions non européennes –, leur importance est souvent méconnue, et leurs œuvres reléguées au rang d’art appliqué ou d’art amateur. Les positions contemporaines opposent à cette attitude leurs critiques et leurs récits, qui se consacrent aux traditions non européennes. Leur association avec les tâches ménagères féminines a fait du tricot et de la couture, dans le sillage des mouvements artistiques féministes, un geste politique de protestation contre le patriarcat dans la société et l’art.
Contrairement à la toile peinte, le fil teint est tissé dans le tissu. Les œuvres d’art textile ne sont donc pas de simples supports d’information. C’est dans cette union intime entre le fond et la forme que cette exposition les met en avant comme des « messagers ». Ainsi, cette exposition invite les visiteurs à réapprendre à « lire » les tissus. Elle présente des démarches artistiques qui utilisent les techniques du nouage, du tissage et de la couture pour raconter des histoires, rassembler des communautés et éclairer sur des contextes historiques et mondiaux actuels.