Fabienne Audéoud – Der Laden mit den blauen Pullovern

Fabienne AudéoudDer Laden mit den blauen Pullovern

Lieu

Institut français Berlin

Curatrice

Lila Torquéo

Dates

13.02 – 11.06.2026

Vernissage le 12.02.26 à 19h

La curatrice Lila Torquéo ouvre le cycle Les Vitrines 2026 en présentant une exposition personnelle de l’artiste Fabienne Audéoud. Fabienne Audéoud est une artiste basée à Paris, dont la pratique musicale infuse le travail de sculpture, de peinture et de performance. Au fil de ses expositions, Le Magasin de Pulls a parcouru plusieurs lieux, registres et états. Une nouvelle collection de pulls le prolonge, arborant cette fois la couleur de la garde nationale, le bleu marine. Fabienne Audéoud interprète et module le sens-textile de cette couleur banale, surgissant dans le prêt-à-porter comme un symptôme ou un lapsus, venu de l’inconscient monarchique et militaire.

Symbole du pouvoir royal, tiré d’un pigment issu de l’économie esclavagiste, puis repris par l’idéologie bourgeoise, le bleu marine - bleu roi, bleu impérial, bleu État, bleu liberté, bleu républicain, bleu business - macule notre paysage social. Nous le côtoyons ici-bas, dans les uniformes de la garde nationale, et en haut, dans les costumes trois-pièces.
L’uniforme ne se contente pas de couvrir, il signifie. Sa neutralité supposée masque un refuge identitaire, lisse et conforme à l’ordre républicain. C’est une armure qui couvre les faiblesses et donne de la force. Il doit inspirer l’inclination en conférant au corps une stature respectable et masculine. Car oui, en français, le masculin s’érige en neutre et définit, par là même, les standards de l’uniforme.

Il existe dans les codes vestimentaires de l’Ancien Régime, des convergences esthétiques entre les genres féminin et masculin. Se poudrer le visage, porter des bas et des talons ou arborer des motifs extravagants font partie de pratiques courantes parmi les aristocrates. Ces usages sont interdits pendant la Révolution française, reconfigurant et consolidant la répartition genrée de la mode. Les culottes et les redingotes cèdent la place au costume trois-pièces, dont la silhouette promet vertu et égalité sociale, à travers des coupes démocratiques et confortables. Cette quête moderniste de formes universelles, épurées et lisibles, fabrique une esthétique du clonage, saturée d’agents Smith. Avec la bureaucratisation et la militarisation croissantes de la société, le vêtement masculin se simplifie et s'assombrit. L’apparence cesse d’être mondaine, elle devient tactique.

Les pulls bleu marine de Fabienne Audéoud n’ont pas la force et encore moins le désir de soutenir ce programme. Là où to pull over commande de se ranger sur le bas côté, les pull-overs d’Audéoud fantasment des erreurs dans cette grammaire policée, altérant par là même des archétypes masculins. Ils postulent en faveur de la faiblesse et de la régression, dans un registre volontairement dramatique.
Certains pulls sont de seconde main et gardent encore la mémoire des corps qui les ont portés, faite de tâches, de trous et autres déformations. Les autres pulls ont été cousus à partir de la même matrice, un rouleau de tissu imitation tricot. Les maladresses de sa bad couture secouent cet ascétisme formel, presque monacal. Ni normés, ni normaux, ces pulls tirent de leurs difformités leurs ornements.

À travers leurs manches disproportionnées, leurs épaules inégales ou leurs cols béants, s’énonce un baroque du peu. On y reconnaît l’éthos du dandy, qui défend son individualité dans l’âge des masses, avec une élégance qui tient au presque rien. Cette figure littéraire, mondaine et historiquement masculine brille dans les détails fugitifs de ses tenues identiques. Taillée dans les mêmes étoffes et pourtant toujours imprévisible, son allure renoue avec cette esthétique perdue de la décadence. L’uniformisation relève d’une pratique d’enfermement, tandis que le dandy s'engage dans l’extériorité. Même-si, qui sait, il n'est pas impossible que le dandy d’hier soit devenu le serial shopper d’aujourd’hui.
Le dandy foule les boulevards parisiens dans ses habits de fiction, protégé par un anonymat dont les femmes ne bénéficient pas. Pour la poétesse Lisa Robertson, la ménopause ouvre la possibilité d’un devenir dandy. Dans Proverbs of a She-Dandy (2018), elle témoigne de la ménopause comme d’une identité renouvelée qui, affranchie de l’ordre reproductif, découvre le confort d’un anonymat enfin habitable.

Der Laden mit den blauen Pullovern s’étire dans ce qui forme une frise molle, une ligne d’ondes hésitantes, une séquence rythmée par la reprise obstinée d’un même tissu. Audéoud partitionne là un langage textile qui insiste et bégaie face au ressac de la ville. Entre la laine épaisse et l’intrigue fournie d’un roman, ou la maille éventée et les vers d’un poème, s’opère une synesthésie. Des histoires de complicité se trament entre le costume et l’écriture. « Comme un dandy caresse le revers de sa veste, je caresse mon livre », écrit Lisa Robertson dans La fractale Baudelaire (2024). Le vêtement se confond alors avec l’objet littéraire ; sa maille devient syntaxe, ses trous ponctuation.

Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.1

Le finissage de l’exposition sera l’occasion pour Fabienne Audéoud de présenter une performance dans la salle de concert de la Maison de France.


  1. Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, 1857.