Fragment #3 : Hanna Rochereau

Fragment #3 : Hanna Rochereau

Hanna Rochereau est une artiste dont les peintures explorent les mécanismes de la mémoire, de la perception et de la construction des images. À travers des compositions où se mêlent fragments de paysages, architectures, objets du quotidien et motifs empruntés à l'histoire de l'art, elle crée des espaces ambigus, à la fois familiers et insaisissables. Son travail s'appuie sur un vaste répertoire visuel issu de photographies, d'archives et de souvenirs personnels, qu'elle réassemble selon une logique associative proche du montage. Jouant sur les variations d'échelle, les effets de cadrage et les glissements temporels, Rochereau compose des récits ouverts où le réel et l'imaginaire se superposent. Ses œuvres invitent le regard à circuler entre différentes strates de lecture, révélant la manière dont les images façonnent notre compréhension du monde.

En 2026, le Bureau des arts visuels a soutenu sa première exposition personnelle en Allemagne, intitulée 1rst Floor et présentée à la galerie Paulina Caspari à Munich.

Comment décrirais-tu ton univers visuel en trois mots ?

Préservation, conservation, disparition.

Dans ton travail, comment abordes-tu les objets du quotidien et les dispositifs de présentation comme la vitrine ou le display, et qu’est-ce que cela te permet d’explorer dans notre rapport au désir et à l’espace domestique ?

J’aborde les objets du quotidien ainsi que les dispositifs de présentation, comme la vitrine ou le display, en partant de l’idée que l’espace domestique persiste. Mais le terme d’« espace domestique » n’est pas tout à fait juste ici : je pense plutôt à des espaces de conservation, de commercialisation, d’exposition, ou de travail. Aujourd’hui encore, ces espaces sont traversés par des logiques de présentation, conçues pour mettre en scène la valeur, organiser le regard et orienter le désir. Comme point d’entrée, je m’intéresse aux vitrines vides, elles conservent la forme de ce qui est absent, offrent une structure et une surface sans révéler ce qu’elles étaient censées contenir. À partir de là, je cherche à faire apparaître quelque chose de plus poreux dans ces dispositifs, des traces d’usage, des fissures dans les surfaces. Je ne les efface pas, je les laisse visibles afin d’ouvrir la pièce à une forme d’intimité, comme si l’espace pouvait se détacher légèrement de sa fonction première d’exposition. Mon travail ne représente pas des produits, il renvoie plutôt à ce qui les contenait autrefois : emballages, boîtes, enveloppes scellées. Ce ne sont pas des symboles d’utilité, mais des formes d’anticipation. Ils ne signifient pas directement, ils encadrent le désir.

Comment as-tu pensé cette exposition à la galerie Paulina Caspari de Munich ?

J’ai beaucoup regardé le film The Store de Frederick Wiseman, il m’accompagne toujours mais ici, sa présence s’est imposée de manière plus évidente. J’ai ainsi envisagé l’espace à partir des logiques du magasin, en réfléchissant notamment aux parcours conçus pour orienter la circulation des visiteurs. Une installation au sol, faite d’ombres, dessine un parcours et recrée des allées invisibles de mobilier. Elle évoque ces présentoirs d’achat d’impulsion, un terme issu du retail, ces meubles remplis de petits articles placés à proximité des caisses. Avec cela, je cherchais à projeter une forme de satisfaction tout en la maintenant inaccessible. Les pièces ne retiennent pas par résistance, mais parce qu’il n’y a plus rien à livrer. En n’offrant rien, elles laissent place à tout ce que l’on peut y projeter. On circule alors non pas pour trouver quelque chose de précis, mais pour ce que l’on imagine que l’exposition pourrait offrir. J’ai pensé l’espace de la galerie Paulina Caspari comme une forme d’entrée dans un "shop". Le parcours se termine par une peinture intitulée Data Divas, qui évoque davantage un espace de stockage ou d’archive. Elle fonctionne aussi comme un seuil vers une exposition à venir : Data Divas, qui est également le titre de l’exposition qui ouvre Venise durant la biennale, où j’aborde l’archive comme un système vivant et instable, à l’intersection de la mémoire, du travail et de la performance.

Il s'agit de ta première exposition en Allemagne. Qu'est-ce que cela représente pour toi de montrer ton travail en Allemagne aujourd'hui ?

Oui, c’est ma première exposition en Allemagne, et elle intervient après plusieurs présentations récentes en France et en Suisse, des lieux auxquels je suis personnellement liée, puisque j’y ai vécu et étudié. Pouvoir continuer à montrer mon travail à l’échelle européenne est important pour moi. Cette invitation a aussi une résonance plus intime, puisque je suis franco-allemande. Après Munich, je suis allée voir ma famille à Brême et à Hambourg, et en ai profité pour découvrir ou redécouvrir les nombreux Kunsthaus, Kunsthalle et Kunstverein que l’Allemagne offre.