Tohé Commaret est une artiste et cinéaste dont les films, photographies et installations construisent des récits à la frontière du documentaire et de la fiction. Ancrées dans des lieux réels — quartiers urbains, zones périurbaines ou paysages marqués par des transformations sociales —, ses œuvres s’intéressent aux trajectoires individuelles, aux mémoires collectives et aux formes de marginalité. Nourrie par le cinéma, la littérature et les cultures populaires, elle développe une écriture visuelle sensible où l’intime rencontre les réalités politiques et économiques contemporaines. Ses images, souvent empreintes d’une atmosphère mélancolique et contemplative, donnent à voir des histoires fragmentaires où les personnages évoluent entre désir d’émancipation, solitude et appartenance à un territoire. À travers ses récits, Commaret interroge les manières dont les lieux façonnent les identités et les imaginaires.
En 2026, le Bureau des arts visuels a soutenu sa participation et celle des deux autres finalistes Pol Taburet et Sarah-Anais Desbenoit au Prix Dorothea von Stetten 2026, décerné tous les deux ans depuis 1984 au Kunstmuseum Bonn et qui s’adresse depuis 2014 aux jeunes artistes des pays voisins de l’Allemagne. Pour renforcer la visibilité des artistes, le prix s’accompagne d’une exposition au Kunstmuseum Bonn et d’un catalogue.
Comment décrirais-tu ton univers visuel en trois mots ?
Je ne sais jamais trop comment résumer mon univers visuel en trois mots sans avoir l’impression de le figer, mais je dirais peut-être quelque chose comme le même mot répété trois fois comme une incantation : passage, passage, passage.
Dans ton travail, on sent une tension entre des formes de narration très intimes et des structures sociales ou politiques plus larges qui les traversent. Comment construis-tu cet équilibre entre subjectivité et regard critique, et qu’est-ce que cette hybridité permet de révéler selon toi ?
Je pense que je travaille surtout à partir d’une intuition physique, d’une sensation que j’aimerais retranscrire matériellement. Le film est pour moi une forme de poésie, une histoire qui prend d’abord forme dans l’abstraction d’émotions mêlées. C’est un collage absurde d’images mentales qui finit par composer une phrase, puis par trouver son sens en s’infusant dans le temps du film. Je crois que je me demande constamment comment créer du temps en dehors du temps. Ensuite, les questions plus politiques arrivent naturellement parce qu’elles sont déjà présentes dans l’architecture ou dans les trajectoires des personnages. Ce qui m’intéresse, c’est de laisser coexister plusieurs niveaux de lecture, parfois contradictoires. Je crois que cette hybridité permet d’éviter une forme de réduction sociologique des personnages, tout en gardant une conscience des structures qui les traversent.
Comment as-tu pensé cette exposition au Kunstmuseum de Bonn ?
Pour l’exposition au Kunstmuseum Bonn, j’ai beaucoup pensé à la manière dont les œuvres pouvaient contaminer l’espace, presque comme si chaque pièce débordait légèrement sur la suivante. J’avais aussi envie de transformer un espace très réglementé, très institutionnel, pour y faire entrer quelque chose de plus instable.
Il y avait cette idée que le spectateur puisse parfois avoir la sensation d’arriver après quelque chose, ou de traverser un lieu qui continue d’exister même quand personne ne le regarde. Les films se répondent aussi constamment entre eux. Malgré les différentes périodes de tournage les personnages existent tous dans une même matrice mentale, presque comme s’il s’agissait d’une série éclatée dans plusieurs espaces-temps. Chaque personnage porte encore les traces du film précédent, comme une mémoire diffuse ou une forme de vie antérieure. Ils semblent se rencontrer d’une œuvre à l’autre, dans d’autres temporalités, d’autres existences. Et dans cette exposition, toutes ces présences se retrouvaient enfin réunies dans une même temporalité physique, dans une même vie.
Tu as présenté ton film Because of (U) (2024) à la Berlinale en 2025, pour lequel tu as reçu le prix 2026 de la Fondation Jürgen Ponto et du Musée d’Art Moderne de Francfort (MMK). Tu es aussi désormais lauréate du Dorothea von Stetten Kunstpreis 2026 décerné à Bonn. Qu’est-ce que cela représente pour toi de montrer ton travail en Allemagne aujourd'hui ?
Montrer mon travail en Allemagne aujourd’hui est particulièrement émouvant pour moi, notamment parce que j’ai grandi avec une certaine culture cinématographique, philosophique et poétique allemande. Je suis par exemple une grande admiratrice de Rainer Werner Fassbinder ou Hito Steyerl et j’ai toujours eu le sentiment que beaucoup de pensées et de formes artistiques qui m’ont construite venaient de là. C’est aussi un pays où les objets ambigus peuvent être reçus avec attention. Les prix ont évidemment changé beaucoup de choses concrètement, mais ce qui me touche surtout, c’est d’avoir le sentiment que mon travail peut trouver une place dans ce contexte-là. Pour moi, c’est une grande chance.