Fragment #5: Saodat Ismailova

Fragment #5: Saodat Ismailova

Saodat Ismailova est une artiste et cinéaste dont les films et installations explorent les récits, les mythes et les traditions spirituelles d’Asie centrale. À travers une approche poétique du documentaire, elle tisse des liens entre histoire, mémoire et transmission, donnant une place centrale aux savoirs vernaculaires, aux rituels et aux relations entre les êtres humains et leur environnement. Son travail puise dans les légendes, les archives et les témoignages pour faire émerger des narrations où le réel côtoie le symbolique. Nourries par les paysages, les croyances et les héritages culturels de sa région d’origine, ses œuvres invitent à une réflexion sur les formes de continuité entre passé et présent. Saodat Ismailova compose ainsi des expériences visuelles immersives où les questions d’identité, de mémoire collective et de coexistence avec le monde naturel prennent une dimension universelle.

En 2026, le Bureau des arts visuels a soutenu l'exposition When the Water Turns to Wind à Portikus (Francfort).

Comment décrirais-tu ton univers visuel en trois mots ?

Mémoire, métamorphose, résonance.

Tes films donnent l’impression que le passé, les mythes et le présent coexistent. Est-ce que tu cherches à raconter une histoire, ou plutôt à faire ressentir une mémoire ?

Je ne cherche pas tant à raconter une histoire qu’à créer les conditions d’une rencontre entre différentes couches du temps. Les mythes, les récits, les paysages et les archives ne sont pas pour moi des vestiges du passé ; ils continuent d’agir dans le présent. Je m’intéresse à la manière dont la mémoire circule à travers les corps, les lieux et les imaginaires. Le cinéma permet de rendre sensible cette coexistence des temporalités, là où l’histoire linéaire atteint parfois ses limites.

Comment as-tu pensé cette exposition à Portikus ?

L’architecture de Portikus a été déterminante dans ma réflexion. Le bâtiment est situé sur un pont, entre les deux bras du Main, et cette position de passage, suspendue au-dessus de l’eau, m’a immédiatement frappée. Sa forte verticalité a également joué un rôle essentiel. En montant dans l’espace, j’ai ressenti une forme de vertige, et une question très simple m’est venue : que se passerait-il s’il n’y avait plus de gravité ? Nous ne tomberions plus.

Cette pensée a guidé plusieurs choix dans l’exposition, notamment celui de suspendre l’écran au plafond, comme si l’image pouvait échapper à l’attraction terrestre. Mais la gravité se manifeste avant tout à travers l’eau. En pensant à cette relation entre gravité et eau, je suis revenue à une recherche qui m’accompagne depuis plus de vingt ans : la mer d’Aral. J’y ai filmé pour la première fois en 2002, mais je n’avais jamais filmé ce qu’il reste aujourd’hui de son eau.

Portikus m’a offert l’occasion de revenir vers ce paysage. Le film présenté dans l’exposition prend la forme d’une conversation entre deux poissons vivant dans les dernières eaux de la mer d’Aral, devenue peu à peu le désert d’Aralkoum. Au fil du récit, ils commencent à se transformer. Sans vraiment le comprendre, ils deviennent des oiseaux. Ils découvrent progressivement qu’ils peuvent migrer, quitter cet espace qui disparaît sous leurs yeux. Le film suit cette métamorphose, ce passage d’un état à un autre, entre eau et air, disparition et possibilité, pesanteur et envol.

Ton travail est aujourd'hui bien connu en Europe, et tu as déjà présenté tes œuvres en Allemagne à plusieurs reprises. Qu'est-ce que cela représente pour toi de montrer à nouveau ton travail en Allemagne aujourd'hui ?

Cette exposition a une signification particulière pour moi. L'année dernière, j'ai été invitée comme professeure invitée à la Städelschule, ce qui m'a permis de tisser des liens étroits avec l'institution ainsi qu'avec les étudiants. Portikus étant intimement lié à la Städelschule, présenter une œuvre dans ce contexte prolonge ce dialogue d'une manière très particulière. Il ne s'agit pas seulement d'exposer un travail, mais aussi de participer à un espace de réflexion, d'échange et de transmission.

L'œuvre présentée à Portikus a été conçue spécifiquement pour ce lieu à la suite de longues conversations avec Juliane Bischoff. Dès le départ, nous avons réfléchi à la singularité de l'architecture du bâtiment, à sa situation sur le fleuve et à ce qu'un tel espace pouvait susciter comme formes de pensée et d'imagination. Le projet est né de ce dialogue.

Plus largement, je pense qu'il est essentiel que les institutions européennes continuent à accueillir des œuvres, des récits et des sensibilités venus d'horizons très différents. L'Europe s'est toujours construite à travers des échanges, des circulations et des rencontres. Aujourd'hui plus que jamais, il me semble important de préserver cette diversité et de l'enrichir. L'art peut contribuer à créer des ponts entre les cultures et offrir des espaces où les diasporas, les histoires multiples et les expériences de déplacement trouvent une place. Pour moi, exposer en Allemagne participe aussi de cette conversation plus large sur la manière dont nous pouvons habiter ensemble un monde de plus en plus interconnecté.